Mise à jour : 28 août 2025. #Architecture. #Retiro. #Buenos Aires.

Palacio Estrugamou. Quartier Retiro. Buenos Aires. Photo 22 avril 2004.

 

Le Palacio Estrugamou :

 

Le Palacio Estrugamou est certainement à mes yeux le bâtiment le plus parisien de Buenos Aires ou du moins du quartier de Retiro.

Il ne s'agit pas spécialement d'un "Palais" au sens étymologique du mot mais tout simplement d'un immeuble d'habitation, mais dès sa construction les Porteños pouvant apprécier à la fois sa taille et sa beauté l’affublèrent du titre de "Palacio".

Dans le monde entier y compris à Buenos Aires, entre 1925 et 1929 nous édifiions dans un style Art Déco, mais voilà un contre exemple flagrant que la bourgeoisie porteña restait encore attachée au classicisme français et au style haussmannien.     

Comme toujours, n’hésitez surtout pas apporter votre pierre à l’article si vous vous apercevez d’un oubli, ou pire d’une erreur, en écrivant en dessous un commentaire, en prenant contact avec moi par mail à petitherge@hotmail.com ou sur FB : https://www.facebook.com/petit.herge

Enfin, sachez que je peux vous proposer une visite du Palacio Estrugamou et de ses abords dans le quartier de Retiro. 

Photo : Le "Palacio" coté calle Juncal.

 

 

 

Une famille de Français arrive à Buenos Aires en 1843

 

Le terrain se situant à l’angle de la calle Esmeralda et Juncal est acheté en 1924 par un estanciero, Alejandro Fernando Estrugamou Larrart, première génération à être né dans le pays à Rosario le 10 juillet 1855 (ou 1856), fils direct donc de Basques Français.

Son père était né à Charritte-de-bas (64) en 1823 et mort à Buenos Aires en 1906, quant à sa mère elle était de Pau (64) et meurt aussi dans cette même ville en 1892.

Ses parents arrivent à Montevideo en 1841 puis a Buenos Aires en 1843.

Ils sont déjà de gros propriétaires terriens à la naissance d’Alejandro (2eme enfant sur 5), les familles basques et françaises sont nombreuses alors dans le sud de la province de Santa Fe.

Alejandro se lie d’amitié à l’âge de 24 ans en 1879 avec Eduardo Casey (d’origine irlandaise né en 1847, donc 8 ans son aîné), voisin de l’estancia familiale.

Il travaillera pour lui puis aura pendant un temps des affaires en commun comme la création et le développement de la ville de Venado Tuerto (province de Santa Fe) entre autre. Sachez que ce même Eduardo Casey fut avec Clément Cabanettes les créateurs de la ville de Pigüe (peuplement d’Aveyronnais Français en 1883).

Pour ce qui est d’Alejandro Estrugamou, la rencontre avec Casey apporte à la fois son amitié, des fonds financiers (Casey est directeur de la Banque de la province de Buenos Aires puis à la direction de la première ligne de chemin de fer), mais surtout lui permet de devenir son homme de confiance et de devenir administrateur de ses biens pendant une quinzaine d’année 1880-1895.

 

Photo : Palacio Estrugamou en 1928

 

 

 

Enrichissement d’Alejandro Estrugamou et faillite d’Eduardo Casey

 

C’est pendant cette période qu’Alejandro construit sa fortune en restant dans les traces d’Eduardo Cassey.

En 1886, il achète une estancia appartenant à son père qu’il nomme « La Victoria », cette propriété deviendra son lieu de résidence principal.

En 1889, il décide d’épouser à Venato Tuerto, Rosa Isabelle Turner Casey, âgée de 16 ans. Lui en a alors 33. Ils auront 5 enfants ensemble.

En parallèle, les déboires d’Eduardo Casey commencent en 1890 avec la crise économique qui touche l’Argentine (une de plus) et qui le mettront peu à peu sur la paille. Il pourra toutefois en vendant ses propriétés payer tous ses créditeurs, mais ne pourra plus jamais se refaire. Alejandro Estrugamou aura lui déjà à cette période ses propres affaires, de nature bien plus  prudente, ne le suivra pas dans la faillite.

 

      

 

Patio du Palacio Estrugamou

 

Le « Palacio », sa plus belle réussite immobilière

 

Alejandro Estrugamou continuera entre campo et Buenos Aires à faire fructifier son patrimoine, dans des affaires industrielles, ferroviaires, commerciales et immobilières.

L’une d’elles, pour ne pas dire la plus prestigieuse, fut en 1924, d’acheter un terrain à l’angle des calles Esmeralda et Juncal dans cette partie de Retiro qui commençait à être prisée, pour y construire un « immeuble de rente » pour la bourgeoisie porteña voulant y résider.

Un projet d’un immeuble de 7 étages surplombé d’un niveau mansardé pour abriter les chambres de bonnes.

Il faut dire que les appartements de 400 a 500 m2 sont destinés à une classe bourgeoise moyenne qui a l’habitude d’avoir du personnel domestique.

Le projet est confié a deux architectes. L’un est l’Argentin Eduardo Sauze mais ayant fait ses études à Paris aux Beaux Arts, et le second à Auguste-Jules Huguier (de l’Ecole Spéciale d’Architecture, élève de Pierre André et de Lagnaud), Français et débarqué à Buenos Aires en 1910.

Ils travailleront ensemble sur de très nombreux projets entre 1910 et 1930.

Le chantier débute en 1924. Tout est fait dans la conception et dans la construction du bâtiment pour offrir aux futurs locataires des appartements de très grand standing.

On mise donc sur des éléments nobles dans la décoration et dans des surfaces et volumes amples pour attirer la clientèle. La ferronnerie vient de France, le parquet de Slovénie, les marbres d’Italie. Chaque salle a manger dispose d’une cheminée.

L’immeuble est en fait composé de quatre corps de bâtiments, possédant chacun deux appartements par niveaux. Les appartements peuvent compter pour certains jusqu’à 9 pièces sans compter les communs et les chambres de service.

Le bâtiment est enfin inauguré en 1929, et l"Edificio Estrugamou" est vite surnommé le « Palacio Estrugamou » par les habitants du quartier.

Le long de la calle Juncal le bâtiment est longé par un petit jardin qui sera finalement vendu à la municipalité pour élargir la rue en 1935.

En 1937, Alejandro Estrugamou décède.

Photo 1928 : L'immeuble en construction coté Esmeralda. 

 

Patio du Palacio Estrugamou

 

Photo : Escalier intérieur. 

 

Les années 1920, le boom des immeubles de grand standing

 

Les années 1920 est un moment clé d'un point de vue urbain à Buenos Aires, les premiers immeubles locatifs de grande hauteur bien que peu nombreux commencent à apparaître.

Le Palais Estrugamou en fait partie, tout comme le Palacio de los Patos et d'autres bâtiments universitaires dans divers quartiers, principalement dans les zones les plus chères de la capitale.

Il y a plusieurs raisons à cela L'une d'elles est économique : la plus-value foncière à Buenos Aires prend de la valeur grâce à la réglementation régissant la construction d'immeubles de grande hauteur dans certains secteurs bourgeois.

Autre raison sociale, cela est dû à des investisseurs, souvent provinciaux, producteurs agricoles de différentes régions du pays, qui ont investi dans des terrains en ville.

Bien qu’ils ne soient pas spécialisés dans la construction, ils ont vu une opportunité dans ce nouveau marché, car les prix du foncier est en hausse et l'espoir de réaliser un profit locatif est considérable.

Jusque-là, les couches les plus aisées vivaient dans des maisons individuelles, des hôtels particuliers.

Enfin, il y a aussi un facteur culturel : l’évolution des goûts des classes supérieures les pousse à rechercher la modernité et les nouveaux modes de vie offerts par les immeubles d’habitation.

C’est ainsi que dans les années 1920, de nombreux immeubles furent construits, comme l’Estrugamou, l’immeuble Mihanovich (calle Arroyo) et le Palacio de los Patos à Palermo, tous destinés à la location.

Pourquoi la location ? Parce que jusqu’aux années 1940, la propriété d’un immeuble était indivisible. À l’époque, ces immeubles appartenaient à un seul propriétaire disposant de capitaux suffisants pour entreprendre l’ensemble du processus de construction et en assumer les risques. L’Estrugamou était un parfait exemple de ce type d’investissement réussi.

 

Patio du Palacio Estrugamou

 

Dessin : Élévation du corps principal du bâtiment coté calle Juncal. Cliquez pour agrandir.

 

Le style d’architecture :

 

Concernant le style, le choix de l'académisme français répondait aux goûts des locataires potentiels.

Les grandes maisons aristocratiques avaient déjà ce style, inspiré de l'architecture de l'aristocratie française.

L'idée était de donner à l'immeuble l'apparence d'une grande maison aristocratique, et non d'un immeuble d'appartements.

Les investisseurs ne voulaient pas que les locataires aient l'impression de se déclasser en s'y installant, ils voulaient leur offrir une expérience similaire à celle d'une grande demeure.

Ce style offrait un sentiment de sécurité symbolique, montrant que les locataires appartenaient à une élite vivant comme l'aristocratie européenne.

C'était un choix judicieux pour attirer ces classes supérieures et créer un nouveau marché pour les appartements locatifs.

 

Patio du Palacio Estrugamou

 

 

Photo : Depuis le patio.

 

Juste avant le krach de 1929 :

 

Les premiers plans datent de 1925 et il a été inauguré en 1929.

C'est une période de changement, car la même année, le krach boursier aux États-Unis a déclenché la crise économique mondiale, qui a affecté la construction immobilière à Buenos Aires.

L'Estrugamou a été construit avec des matériaux importés d'Europe, tels que les sols, les ferronneries, le marbre et les bronzes, acheminés par des navires revenant vides d'Europe (les mêmes qui transportaient les exportations argentines).

Cependant, avec la crise, les exportations ont diminué et l'utilisation de matériaux locaux a commencé à se développer, ce qui a entraîné un changement de style architectural et une simplification des finitions.

Il est intéressant de noter que l'Estrugamou avait obtenu l'autorisation de construire deux étages de moins qu'actuellement, mais Alejandro Estrugamou a réussi à convaincre les autorités de lui permettre d'ajouter deux étages supplémentaires en échange de la cession de plus d'espace public à la ville.

Cela a élargi la rue devant le bâtiment, lui permettant de gagner en proportion et d'atteindre la présence urbaine qu'il a aujourd'hui. C'est ce que nous appellerions aujourd'hui un « accord de développement urbain », même si ce nom n'était pas connu à l'époque.

 

Plan : Le 1er étage comprenant 4 appartements (unités 5 à 8) Cliquez pour agrandir. 

 

Patio du Palacio Estrugamou

 

Visionnaire pour l’époque mais sans controverse :

 

Le bâtiment a véritablement remporté un franc succès, tant d'un point de vue architectural qu'urbaniste.

Son retrait par rapport à la rue contribuait à sa monumentalité, un aspect qui n'aurait pas été atteint s'il avait été construit dans l'alignement du reste de l'îlot.

De plus, les appartements Estrugamou ont été conçus avec une grande sensibilité.

Chaque étage comptait quatre appartements identiques, avec ascenseurs principal et de service, un palier privé orné de boiseries importées et de grands lustres.

Cela éliminait les différences entre les locataires, chacun occupant le même type d'appartement, ce qui créait un sentiment d'égalité et d'appartenance à une élite sociale.

C'est un immeuble de locataires « égaux », avec des personnes partageant une situation économique favorable, mais sans distinction au sein même de l'immeuble.

Aucune controverse pendant le chantier et à l’inauguration, en partie parce que son style correspondait aux attentes de l'élite sociale.

D'autres bâtiments de l'époque, comme le palais Barolo (Avenida de Mayo) ou l'immeuble Mihanovich, ont été critiqués, même par des architectes, qui les ont vus comme des exemples d'« éléphantiasis architectural qui écrasait les piétons ».

En revanche, l'Estrugamou n'a jamais été critiqué de cette manière, probablement en raison de son adéquation avec le goût de l'aristocratie et des classes supérieures auxquelles il s'adressait.

 

Patio du Palacio Estrugamou

 

Les premiers locataires et embourgeoisement de la zone :

 

Il s'agissait de l'élite de Buenos Aires et de l'intérieur du pays.

À cette époque, il était courant pour les propriétaires de terres agricoles de différentes provinces d'avoir une maison en ville, et les appartements locatifs comme l'Estrugamou devinrent une option plus viable et plus économique que les maisons individuelles.

Dans les années 1920, sous le gouvernement de Marcelo T. de Alvear, les salaires augmentèrent, permettant aux élites d'opter pour des appartements plus confortables et modernes, nécessitant moins de frais d'entretien.

Les immeubles comme l'Estrugamou et le Palacio de los Patos à Palermo ont revalorisé les quartiers où ils ont été construits.

Avant leur construction, le quartier comptait des résidences aristocratiques individuelles, mais les immeubles locatifs ont transformé le paysage immobilier.

Le succès de ces projets a stimulé le développement de ce type d'immeubles locatifs dans d'autres quartiers de la ville, notamment sur la Plaza San Martín et dans le quartier du Retiro, puis ensuite de l'autre côté de l'Avenida 9 de Julio vers Recoleta dans les années 1930 et 1940.

 

 

Les Conseils du Petit Hergé :

 

Si vous êtes du coté de la Plaza San Martin, franchement allez y jeter un coup d’œil, de plus juste en face se trouve la calle Arroyo qui est aussi intéressante à découvrir.

L’immeuble est aujourd’hui toujours occupé par des appartements allant toujours jusqu’à 400 m2.

Vous pouvez parfaitement voir la réplique de la victoire de Samothrace à travers le portail.

Un des bâtiments les plus post-haussmanniens de Buenos Aires ! 

Comme toujours, n’hésitez surtout pas apporter votre pierre à l’article si vous vous apercevez d’un oubli, ou pire d’une erreur, en écrivant en dessous un commentaire, en prenant contact avec moi par mail à petitherge@hotmail.com ou sur FB : https://www.facebook.com/petit.herge

Enfin, sachez que je peux vous proposer une visite du Palacio Estrugamou et de ses abords dans le quartier de Retiro. 

 

A lire aussi dans le petit Hergé :

- La Casa del Teatro.

- La calle Florida.

- L'Avenida Corrientes en 1937.

- Le quartier de La Boca

 

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