24 septembre 2011 6 24 /09 /septembre /2011 17:20

Mise à jour : 24 septembre 2011. Catégorie : Buenos Aires. Article écrit par Bastien Hattiger.

Un salon de thé en danger

 

Les gens l’appelaient affectueusement "La" Richmond, c’était un classique de la rue piétonne de Florida dans le quartier San Nicolas de Buenos Aires.

Voici un lieu qui avait su conserver depuis plus de 70 ans tout le glamour des années 40 et où il était possible de déguster un café, un thé ou bien même un bon repas. En bref c’était un lieu chargé d’histoire et de tradition, c’était un icône, à tel point qu’il est aujourd’hui comptabilisé parmi les 54 bars notables de Buenos Aires. Mais pourquoi utiliser le passé pour parler de ce célèbre salon de thé traditionnel ?

Tout simplement car La Richmond est aujourd’hui menacé de disparition.

NB : Cet article date de septembre 2011. En aout 2011, La Richmond mit fin à ses activités commencées en 1917, et le local ferma. En aout 2014 après quelques mois de travaux, le local ré ouvra mais pour le destiner à un magasin de vente d’articles sportifs de la marque JSF « Just For Sport » conservant au fond un tout petit bar formé d’éléments de l’ancienne Richmond. En avril 2016, c’est toujours JSF qui occupe le local.

Photo : A gauche, le local JSF, on voit au fond l'ancienne partie du bar de la Richmond préservé. 

 

Les débuts de La Richmond :

 

 

Débutons par un peu d’histoire. Depuis son inauguration le 17 novembre 1917, le café avait su résister au temps en parvenant à maintenir intact son identité au beau milieu d’une rue piétonne constamment envahie de touristes. Il était un des plus beaux établissements de Buenos Aires. A partir de 1924 et jusqu’en 1927, l’édifice fut le siège des réunions du groupe littéraire appelé « groupe Florida », une élite de jeunes écrivains formé entre autres par Jorge Luis Borges, Baldomero Fernández Moreno, Eduardo Mallea et Leopoldo Marecha, qui publiaient la revue Martín Fierro (A partir de février 1924). Pour l’anecdote, tous les jours à 20h et avant leur petite réunion informelle, le groupe s’acquittait d’un rite : debout autour d’une table, ils entonnaient en souriant « la donna è mobile » que Giuseppe Verdi composa pour son opéra Rigoletto, mais ils remplaçaient le texte original par leur propre rythme. Les murs de l’établissement résonnent certainement encore du son de ces chants, de ces débats d’intellectuels et d’artistes qui établirent « La Richmond » comme le lieu privilégié pour leurs réflexions et le partage de leur amour pour la poésie.

Dans les années 20, existaient deux autres « Richmond » à Buenos Aires dans le même quartier, celle de Suipacha et celle d’Esmeralda (toute deux situées aussi dans les 400 de leur rue respective), ces deux autres « Richmond » ont disparu depuis longtemps, mais en 1920, La Richmond de Florida restait la pluc chic au public le plus élégant !

Le salon de thé, c’était tout ce qu’il restait de l’hôtel Richmond et prenait en effet place dans le lobby de l’ancien hôtel. C’est l’architecte belge Jules Dormal (1846-1924), (qui termina les travaux du célèbre théâtre Colón de Buenos Aires quelques années auparavent), qui s’occupa de l’architecture du bâtiment. Le mobilier respectait fidèlement le style anglais  avec des chaises et des fauteuils Chesterfield recouverts d’un cuir rouge, des tables en marbre, l’intérieur étant principalement constitué de laiton et de bois. L’entreprise propriétaire fit un investissement colossal pour rénover les locaux en tentant de maintenir son style originel. Le rez-de-chaussée témoignait d’une certaine transparence qui mettait en valeur la relation intérieur/extérieur du bâtiment.

L’atmosphère y était relaxante et authentique, la carte proposait principalement des produits argentins, le choix était vaste concernant les pâtisseries, le restaurant servait des plats relativement classiques à base de poulet, poisson ou bœuf dans un bon rapport qualité/prix. La fréquentation était très hétérogène dans un lieu où se mêlait travailleurs de toutes sortes; touristes, passants, habitués du quartier et aux hommes en costumes cravates. Personne n’était insensible au charme du salon de thé.

Pourtant le 15 août 2011, la nouvelle retentit comme une bombe ! La Richmond est fermée !

Photo : Pendant la semaine du 15 août 2011, medias, journalistes et groupes de soutien pour la Richmond sur la calle Florida.

Remplacé par Nike ?

 

La Richmond pourrait être en réalité remplacé par le plus grand magasin Nike de Buenos Aires, seul la succursale Nike du shopping Unicenter en banlieue le dépasserait. D’après les premières informations sur le futur magasin de sport, ce dernier s’étendrait sur un seul étage de 600 mètres carrés et reprendrait le design et l’agencement utilisés par Nike dans d’autres villes du monde.

C’est donc toute l’histoire du café Richmond, ses illustres clients d’autrefois, sa réputation comme Bar Notable, qui sont sur le point de s’évanouir pour être remplacés par des étals de baskets, des ballons de foots, des maillots de Boca Juniors ou de River Plate, et d’autres accessoires sportifs en tout genre.

NB 2016 : Finalement ca ne sera pas Nike mais JFS qui s'installera dans le local.  

Vidéo : Le vendredi 12 août 2011. Un groupe vient soutenir la Confiteria puisqu'on connait les problemes financiers de la Richmond.

Vidéo : Le lundi 15 août, le personnel de la Confiteria prend la parole, les propriétaires sans avertir les employés ont profité du week end pour demenager les meubles.

La lente décadence du Richmond :

 

Cela faisait en réalité quelques temps que le salon de thé connaissait des difficultés et de nombreux licenciements eurent lieu ces derniers mois. La Richmond comptait effectivement il y’a quelques années 50 employés, lundi ils étaient seulement 12 à se rendre sur leur lieu de travail. Endroit de rencontres et repères de nombreux artistes depuis 1917, peu à peu l’établissement vit ses 1500 mètres carrées devenir de plus en plus vides à mesure que les clients s’évaporaient. Aujourd’hui, après la fermeture au public du salon pour fumeurs et de la salle de billard au sous-sol, c’est au tour du salon principal du rez-de-chaussée à être fermé ! Ce phénomène n’est cependant pas un cas isolé et beaucoup de cafés traditionnels de Buenos Aires ont été menacés, mais ont pu survivre et renaitre de leurs cendres, tout comme las Violetas, el Café Britanico ou encore La Confiteria del Molino qui attend encore un repreneur depuis 15 ans.

A la base il existe cependant la Loi 35 qui protège les bars, cafés et salles de billards de Buenos Aires, ainsi que la Loi 2548 de Protection du Patrimoine qui prévoit un projet de protection historique de toute la zone autour de Diagonal Norte. Mais sur le plan légal, Nike n’enfreignait aucune règle puisque la marque de sport conserverait la façade et l’infrastructure de l’édifice. Voilà pourquoi la législature décida d’aller encore plus loin en classant la même semaine La Richmond site historique afin de protéger l’établissement de la vente définitive à la chaine américaine d’accessoires sportifs. Mais l’initiative n’a pas encore été promulguée par l’exécutif de Buenos Aires et n’est donc toujours pas entrée en vigueur, ce qui explique la sortie des meubles de l’établissement le week-end et le badigeonnage en blanc de la vitrine du salon de thé. Par ailleurs la même semaine,  une manifestation des citoyens de Buenos Aires eut également lieu devant la vitrine du Richmond pour témoigner de leur mécontentement. Le plus dramatique, dans ce gigantesque fouillis, est l’arrivée des 12 employés du Richmond sur leur lieu de travail le lundi 15 août et trouvant portes closes et baies vitrées recouvertes de peintures blanches. Ces derniers n’étaient en effet absolument pas au courant de la cessation d’activité de l’établissement. Par conséquence, le lendemain, ces 12 mêmes employés entrèrent dans les lieux après avoir cassé la chaine qui verrouillait la porte et réclamèrent pacifiquement le maintient de leur « outil » de travail.

Photo : Un petit déjeuner à "La Richmond".

Depuis le mois d'août 2011 :

 

Aux dernières nouvelles, par l’intermédiaire d’un communiqué officiel, Nike Argentina SRL se déclare prêt à respecter la loi, et se retirera du projet s’il s’avère qu’aucun changement ne peut être réalisé au sein de l’établissement. La multinationale a par ailleurs affirmé être disposée à dialoguer. L’affaire reste donc à suivre… Nike, qui surveille de très près son image de marque, a tout à perdre à se mettre à dos les porteños soucieux de leur patrimoine !

Photo : Le 15 août au matin, les employés surpris de la fermeture du bar, manifeste sur la calle Florida.

Fiche pratique :

 

Adresse : Calle Florida 468

Horaires : Le Richmond était ouvert de 7h à 22h du lundi au samedi. Aujourd’hui fermé

Pour s’y rendre : A 50 m de la station de métro Florida, en plein micro centre.

L’avis du Petit Hergé :

 

Comme vous passerez forcement lors de votre séjour à Buenos Aires sur la peatonal Florida. Vous croiserez forcement la devanture du 468, un peu de nostalgie, ou alors peut être un agroupement de défenseurs du patrimoine de la ville devant l’ancienne entrée vous rappellerons que vous passez devant l’ancien Richmond !

Je vous tiendrai au courant de la suite de cette affaire !

En 2016, toujours occupé par le magasin de vetements de sport "JSF". Il n'y a pas grand monde dedans en vérité, donc la rentabilité de ce magasin reste à prouver. Tout au fond du magasin, un ancien element du meuble du bar central est préservé mais vraiment peu de monde profite de ce mini-bar. On a toujours un sentiment de tristesse en entrant à l'intérieur. 

Photo : La "Federal" protège les lieux après la fermeture de la confiteria. (Août 2011).

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Published by Le Petit Hergé - dans Buenos Aires
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commentaires

Tudela Michel 25/09/2011 11:34



Excellent article surla marche inexorable du business et quelques résistances (heureusement) humaines pour garder des repères de l'histoire porteno.



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