26 septembre 2010 7 26 /09 /septembre /2010 23:00

Mise à jour : 27 septembre 2010. Article de Nabil Naamane.

 

La Guerre du papier :

 

Le 20 avril 2010, la Cour Internationale de Justice (CIJ) a rendu son verdict  dans l’affaire de l’usine de pâte à papier Botnia, une affaire également connue sous le nom de « guerre du papier » qui oppose l’Argentine et l’Uruguay depuis 2003. Buenos Aires réclamait le démantèlement de l’établissement, construit par Montevideo sur le fleuve Uruguay qui sépare les deux Etats. La CIJ a finalement estimé que Montevideo aurait dû consulter Buenos Aires avant de bâtir l’usine, mais aussi que l’Argentine n’avait pas pu prouver que Botnia était véritablement nuisible à l’environnement. Cinq jours plus tard, plusieurs milliers d’habitants de Gualeguaychu, ville située en face de Fray Bentos sur la rive argentine, ont manifesté sur un pont international pour que le démantèlement ait bel et bien lieu.

Le 28 juillet 2010, à l’issue d’une réunion entre les chefs d’Etat des deux pays - l’Argentine Cristina Kirchner et l’Uruguayen José Mujica–un accord était conclu pour évaluer l’impact environnemental de l’usine. Néanmoins, le 5 septembre 2010, une Assemblée de manifestants Argentins déclaraient : « la lutte se poursuivra jusqu’à ce que Botnia parte du Bassin du fleuve Uruguay ».

Comment est-on arrivé à un stade où les décisions étatiques ou même internationales ne sont pas écoutées ? Quels sont les enjeux de cette « guerre du papier » ? Comment deux Républiques si proches en termes de culture et de coutumes peuvent-elles se diviser autour d’un tel dossier ?

Histoire de la longue mise en route de Botnia :

 Les débuts du conflit :

 

Après une vingtaine d’année de développement de l’industrie forestière en Uruguay, et la signature en 2002 d’un accord bilatéral de protection des investissement entre la Finlande et l’Uruguay, l’entreprise espagnole ENCE reçoit en octobre 2003 la permission du gouvernement uruguayen de construire une usine de cellulose, ou pâte à papier, à Fray Bentos sur le fleuve Uruguay qui marque la frontière entre l’Uruguay et l’Argentine. Lorsque s’entame la construction de l’usine d’ENCE en octobre 2004, des manifestants de Gualeguaychu voulant éviter une pollution considérable du fleuve, se rassemblent dans un groupe de pression qu’ils nomment l’Assemblée environnementale de Gualeguaychuet organisent le blocus du pont Libertador General San Martín et de la route 136. Cet axe routier international est d’une part un prolongement de la route qui part du Chili et traverse le cône sud-américain jusqu’à l’océan Atlantique, et d’autre part la voie terrestre la plus courte joignant les capitales des deux pays, Buenos Aires et Montevideo.

En février 2005, en dépit des manifestations, l’entreprise finlandaise Botnia reçoit l’accord de Montevideo pour construire une autre usine dans la même région, à 7 km de la première. Cet investissement de Botnia en Uruguay, qui atteint 1,1 milliard de dollars, représente alors le plus gros investissement privé de l’histoire du pays. De plus, en échange d’une potentielle création de 10 000 emplois, Montevideo accorde aux deux entreprises une zone franche pendant une période de 50 ans.

Rappelons que le statut du fleuve Uruguay est régi par le traité du Río Uruguay signé par les deux Etats en 1975 qui stipule qu’en cas de projet qui affecterait le fleuve et la qualité de l’eau, les parties doivent s’informer mutuellement. 

Un incident diplomatique :

 

En avril 2005, on compte entre 10 000 et 20 000 manifestants argentins qui reçoivent le soutien de Jorge Busti, gouverneur de la province argentine d’Entre Ríos. En juillet, c’est au tour du ministre des Affaires étrangères Rafael Bielsa de se déplacer pour rencontrer les manifestants de l’Assemblée environnementale de Gualeguaychu.

Une étude de l’impact de la construction des deux usines est alors menée par la Société financière internationale (SFI). Son rapport publié en décembre 2005 indique que la qualité de l’air et de l’eau ne serait pas affectée par les projets. La SFI annonce cependant qu’elle mènera d’autres consultations pour finaliser son rapport. S’en suivent de nouvelles manifestations argentines qui non seulement bloquent le pont Libertador General San Martín, mais également un autre pont très emprunté par de nombreux vacanciers argentins rejoignant les plages d’Uruguay durant cet été (mois de décembre 2005 et janvier 2006), le pont Général Artigas reliant la ville argentine de Colon à la ville uruguayenne de Paysandu.

Dans les jours qui suivent, le contentieux se transforme en incident diplomatique : l’Uruguay accuse l’Argentine de violer les règles du libre-échange du Mercosur, et demande une intervention des autorités argentines. L’Argentine ignore cet appel, demande l’arrêt de la construction des usines et menace de porter l’affaire devant la Cour Internationale de La Haye. Le blocus routier s’étend même au troisième pont reliant les deux pays avec le soutien de mouvements écologistes (Pont reliant la ville argentine de Concordia à la ville uruguayenne de Salto).  

Des relations qui se tendent :

 

En Mars 2006, les présidents argentins et uruguayen de l’époque Néstor Kirchner et Tabaré Vasquez demandent aux protagonistes de geler leurs actions, c’est-à-dire aux argentins de lever les blocus routiers et aux uruguayens de suspendre la construction des usines le temps de trouver un accord. Mais face aux critiques de l’opposition, le président uruguayen se rétracte publiquement en déclarant que  l’Uruguay « ne négociera pas sous la pression ». Les blocus argentins reprennent alors presque simultanément. L’Uruguay menace d’avoir recours à l’OMC puisque les blocus « violent les principes de base du commerce international » et ne sont pas interdits par les autorités argentines, causant un manque à gagner estimé à 400 millions de dollars. L’Uruguay menace également de porter l’affaire devant la CIJ, affirmant que les blocus sont une violation des droits de l’homme empêchant la libre circulation des personnes et des biens.

Mais c’est l’Argentine qui fait le premier pas et porte officiellement plainte devant la CIJ le 3 mai 2006, accusant l’Uruguay de violer le traité régissant le statut du Río Uruguay en autorisant la construction de deux usines sans en discuter préalablement avec l’Argentine. Le 13 juillet 2006, la CIJ rend son verdict sur la demande de mesures conservatoires et statut en faveur de l’Uruguay car selon elle il n’y avait pas de danger imminent nécessitant la suspension provisoire de la construction des usines. En revanche, la CIJ ne se prononce pas sur la violation ou non du traité régissant de statut du fleuve. Le 9 août l’Uruguay réplique en présentant son accusation devant le Mercosur. Le 7 septembre, le tribunal compétent affirme que l’Argentine a agi « de bonne foi » et rejette les demandes de sanctions économiques, notant cependant que les blocus ont « indiscutablement affecté les économies tant uruguayenne qu’argentine ».

Photos : la cour de La Haye donne raison à l'Uruguay (cliquez pour agrandir). Pleurs coté argentin.

 

 

Des changements insensés :

 

Le 21 septembre 2006, le président de l’entreprise espagnole ENCE, Juan Luis Arregui, annonce l’arrêt de la construction de l’usine à Fray Bentos (qui avait à peine débutée), avec toutefois la volonté de déplacer le projet vers une autre région de l’Uruguay. Arregui avait rencontré des officiels argentins en juin. L’hebdomadaire britannique The Economist suggère que le gouvernement argentin a fait pression sur Arregui, probablement avec une démonstration de force de la part de Néstor Kirchner avant l’élection présidentielle argentine de 2007. Trois jours plus tard, des milliers de résidents manifestent à Gualeguaychu le long de la route 136 pour célébrer le retrait de ENCE et pour demander à Botnia d’en faire autant. Au même moment, certaines rumeurs indiquent que ENCE déplace sont site à Paysandu, toujours sur le fleuve Uruguay, en face de la ville argentine de Colón, ce qui provoque une nouvelle manifestation.

Photo : Le 12 mai 2006, Miss Gualeguaychu Evangelina Cardoso interrompt la photo officielle du IVème sommet Europe-Amérique Latine de Vienne pour brandir un panneau sur lequel on peut lire : "Basta de papeleras contaminantes". Une maniere d'attirer l'attention des photographes internationaux !

Une étude biaisée ?

 

Le 12 octobre 2006, la SFI et l’AMGI (Agence multilatérale de garantie des investissements), qui dépendent de la Banque mondiale, publient l’enquête finale sur l’impact des usines incriminées. Les deux institutions affirment que les usines sont en conformité avec leurs règles environnementales et sociales, et qu’elles généreraient d’importants revenus pour l’économie uruguayenne. Le rapport de plus de 200 pages rédigé par Ecometrix Incorporated conclut que les plans de construction et d’exploitation ne comportaient pas de risque pour la qualité de l’air et de l’eau. Les blocus argentins se durcissent alors, certains activistes à Buenos Aires appellent même leurs compatriotes à ne pas se rendre en Uruguay pour les prochaines vacances d’été. Cependant, le gouvernement argentin et le gouvernement provincial d’Entre Ríos désavouent le blocus et mettent les Assemblées environnementales devant leurs responsabilités quant à « tout dommage causé aux intérêts argentins », mais sans jamais prendre de mesure spécifique pour empêcher le blocus. Peu après, Romina Picolotti, secrétaire argentine à l’Environnement, envoie une lettre à la SFI affirmant que l’étude d’Eco Metrix n’apportait aucun nouvel élément, mais reprenait les données provenant des études environnementales conduites par ENCE et Botnia. Elle affirme entre autres que l’étude souffre d’erreurs substantielles. Malgré cela, la SFI et l’AMGI annoncent le 17 octobre 2006 qu’elles vont demander à leur direction d’approuver le financement et la garantie pour l’implantation de l’usine de Botnia en Uruguay.

Le 20 octobre, l’Assemblée de Gualeguaychu évoque la possibilité de bloquer non seulement les routes mais aussi le fleuve Uruguay pour couper l’approvisionnement de l’usine Botnia en matériaux de construction. Le 3 novembre, elle va même jusqu’à ériger un mur de 1m80 de hauteur pour bloquer la route 136. Ce dernier est détruit comme convenu pour rétablir la circulation. Le 21 novembre, les directions de la SFI et de l’AMGI approuvent un investissement de 170 millions de dollars, et une garantie à hauteur de 350 millions de dollars pour le projet. Néstor Kirchner dénonce alors « l’intransigeance » de son homologue uruguayen et affirme que l’approbation du projet par la SFI et l’AMGI est une victoire des intérêts internationaux qui considèrent la région comme « la poubelle du monde ». Il souligne que le gouvernement argentin n’interviendra pas pour arrêter les blocus.

Une réelle intoxication :

 

L’année 2007 est rythmée par les manifestations et les blocus argentins. La situation est plus préoccupante lorsque le 14 août 2007, douze travailleurs sont intoxiqués au sulfate de sodium sur le site de l’usine Botnia. Trois membres de l’Assemblée de Gualeguaychu sont eux aussi affectés. Les gouvernements des deux bords mettent en cause une apparente négligence humaine dans la manipulation de produits toxiques. Botnia maintient cependant sa date d’ouverture de l’usine pour mi-septembre. Le 16 août, trois nouveaux cas d’intoxications apparaissent.

Le 1er novembre, le ministre uruguayen Mariano Arana autorise la mise en marche de la papeterie, laquelle est suspendue trois heures plus tard par le président Vázquez, à la demande du roi Juan Carlos Ier d’Espagne, afin de faciliter sa médiation et un éventuel accord à l’occasion du dix-huitième sommet ibéro-américain.  Cependant aucun accord n’est trouvé lors de ce sommet, le gouvernement uruguayen décide alors d’autoriser la mise en marche de Botnia. Malgré une rencontre entre le roi d’Espagne et Tabaré Vásquez, le statu quo est prolongé.

L’usine produit son premier chargement le 15 novembre 2007. L’ONG écologiste Green Cross International affirme qu’après 70 jours d’activité l’air à Gualeguaychu n’est pas contaminé. La situation reste au point mort durant les années 2008 et 2009, les manifestants font plus ou moins fréquemment des apparitions sans que rien de vraiment concret ne se passe.

La situation aujourd’hui :

 

Ce conflit continue d’occuper les relations diplomatiques entre l’Uruguay et l’Argentine. Les blocus apparaissent, puis disparaissent, selon ce qu’a dit ou ce qu’a fait tel ou tel chef d’Etat, selon l’accord qui a été trouvé, ou selon la verdict de la CIJ qui a été rendu. Début mai 2010, les médias argentins et uruguayens ont versé beaucoup d’encre à propos de l’élection du secrétaire général de l’UNASUR (Union des nations  sud-américaines) : Néstor Kirchner était le seul candidat à l’élection et convoitait le poste depuis plus d’un an. Cependant il butait sur le veto de Tabaré Vásquez. Successeur de ce dernier depuis le 1er mars 2010, l’ancien guérillero José Mujica a levé le veto malgré le maintien du blocus  frontalier sur le pont de Gualeguaychu. Le quotidien uruguayen El Pais qualifiait alors cette élection de « véritable insulte à tous les Uruguayens ». Ce journal reprochait à Néstor Kirchner d’avoir été « un ennemi implacable de notre pays », menant « contre l’Uruguay une politique d’asphyxie et de domination ». Mujica s’est défendu en disant que cette élection est une pièce fondamentale dans la résolution du conflit. Mujica a multiplié les efforts, comme l’autorisation de faire entrer des techniciens argentins au sein de l’usine Botnia en vue de participer à son suivi interne.

Depuis, le gouvernement argentin a décidé de sévir envers les manifestants et membre de l’Assemblée de Gualeguaychu. Mais « le combat est loin d’être fini », comme a dit Juan Veronesi, un des activistes les plus reconnus. La relation entre les manifestants et le gouvernement est aujourd’hui on ne peut plus chaotique. Selon ce qu’a confirmé le sénateur argentin Guillermo Guastavino, l’ex président Néstor Kirchner se rendra à Gualeguaychu le 30 septembre prochain. Apprenant cette nouvelle, un des activistes les plus « durs » d’après le quotidien argentin Clarín, Juan Carlos Barrios, a déclaré haut et fort : « Ce que nous allons faire n’a encore jamais été vu ».

Photo : Le 28 juillet 2010, l'Uruguay et l'Argentine signe une étude pour que des scientifiques des deux pays travaillent ensemble pour déterminer le taux de pollution du Rio Uruguay.

Liens exterieurs :

 

- Site web de la municipalité de Gualeguaychu.

- Site web de la municipalité de Fray Bentos.

 

 

 

 

 

 

Photo : L'installation d'une usine à papier déjà en projet en 1988, mais.......elle devait s'installer en Argentine, à Gualeguaychu !

A lire dans le Petit Hergé :

 

- Uruguay : Le président Jose Mujica.(Septembre 2010).

- Elections au Brésil.(Septembre 2010).

- Hugo Moyano et la CGT.(Septembre 2010).

- La ville de Mercedes (Soriano).(Août 2010).

- Villa crespo Outlet.(Août 2010).

- Rubrique 10 : Uruguay.(Septembre 2010).

- La province de Entre Rios.(Novembre 2008).

- Le gouvernement de Tabare Vazquez (2005-2010).(Septembre 2010).



Infographie : Les trois ponts reliant la province de Entre Rios à l'Uruguay, et les deux ponts reliant la province de Corrientes à l'Etat de Rio Grande do Sul.

 

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commentaires

Paddy 27/09/2010 10:45



Merci (bis) pour cette relation chronologique complète de l’affaire Fray Bentos. Il serait intéressant de pouvoir regarder ce qui se cache derrière les portes fermées au public des tractations en
coulisses, dont la pestilence doit largement dépasser les mauvaises odeurs habituelles des papeteries (Je connais, il y a ça près de chez moi, hélas). Cette affaire sent mauvais les pots de vin,
les corruptions en tous genres, et les magouilles politico-financières. En l’occurrence, l’intoxication n’est pas que physique. Dans ce domaine, le chantage à l’emploi et au développement
économique est une arme particulièrement efficace pour anesthésier les élus concernés. Qu’importe si dans quelques décennies, il faut déclarer la zone insalubre et déplacer des populations qu’on
n’hésitera pas de surcroît à mettre au chômage. Ce ne serait pas la première fois en Amérique du sud, une des terres de prédilection des multinationales et des apprentis sorciers du libéralisme
le plus sauvage. Et on ne peut même pas parler d’irresponsabilité : ces « décideurs » savent très bien ce qu’ils font, et qu’ils auront toujours suffisamment de marge pour ne pas
avoir à rendre de comptes.


Quel gain pour les pays d’accueil ? Pour les populations locales, une poignée d’emplois pénibles, sous-qualifiés, sous-payés, et hautement précaires. Pour les politiques, l’assurance d’une
rente financière qui s’avérera bien utile pour financer les campagnes à venir. Se maintenir au pouvoir coûte cher. Pour les entreprises concernées, des avantages fiscaux exorbitants, des
bénéfices juteux, des législations plus souples que dans leurs pays d’origine, tant en matière environnementale qu’en matière de droits sociaux des employés. Ce n’est pas seulement pour la
similitude des couleurs des drapeaux nationaux que Botnia préfère l’Uruguay à la Finlande.


Mais, rétorquera-t-on, puisque que Green Cross International a jugé le projet inoffensif sur le plan environnemental ? Green Cross International ! Une ONG basée à Genève, fondée par un
ancien président de l’URSS, dans laquelle siège un étonnant mélange de politiques en retraite, d’industriels multi-millionaires, d’acteurs célèbres et d’éminents scientifiques bien en cour dont
rien ne garantit l’indépendance. Aucune chance pour que les Gualeguaychu ne soient reçus un jour à Genève, ville où il est facile de croiser, en revanche, un dirigeant de multinationale en pleine
campagne de lobbyisme.


En la matière, les forces en présence ne sont pas tout à fait égales.




niko 27/09/2010 10:02



Merci pour ce contenu fort intructif !
Comme tous les autres dossiers d'ailleurs !


Bonne continuation !



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