1 septembre 2010 3 01 /09 /septembre /2010 18:39

Mise à jour : 01 septembre 2010. Article écrit par Nathilde Arrault.

ERP contre Répression :

Tucumán est la ville qui a le plus souffert de la répression armée contre les guérillas communistes dans les années 1970 (surtout entre 1974 et 1977). La ville compte le plus grand nombre de disparus et a connu l’ouverture du premier "camp de détention" argentin. Certains parlent même du début d’un génocide. Prémices de la dictature (nous sommes encore sous le gouvernement de Isabel Peron), les violations des Droits de l’Homme qui y eurent lieu sont encore de douloureux souvenirs pour les habitants. Une guerre n'est jamais propre, de la part de l'ERP ou de l'armée, les operations menées furent brutales et sans merci.

Photo : Un groupe de combattant de l'ERP (Ejército Revolucionario del Pueblo - Armée Révolutionaire du Peuple)

 

L’Operativo Independencia

L’Operativo Independencia est le nom de la mission menée par l’Armée contre les guérillas des montagnes de la province de Tucumán. A ce moment, un tiers de la province est dite « libérée » du contrôle du gouvernement. L’ERP pratique alors un système de péage afin de contrôler les routes de la zone.

Le 5 février 1975, Isabel Perón signe un décret secret ordonnant le début de l’opération à Tucumán (Decreto “S” Nº 261) et le 9 février, la ville est occupée. Les moyens mis en œuvre sont impressionnants : l’Armée de Terre, l’Armée de l’Air, la Gendarmerie, la Police fédérale et celle de la province sont mobilisées. C'est également pour le gouvernement l’occasion d’inaugurer leurs tout nouveaux hélicoptères et les IA-58 Pucará, avions de fabrication nationale utilisée contre les mouvements d’insurrection.

Les premiers mois de l’Operativo Independencia, Acdel Vilas est en charge des opérations. L’Armée ne cherche pas le combat et ne s’aventure pas dans les montagnes, contrairement à ce que prévoyait l’ERP. Elle œuvre à neutraliser les bases du ERP installées dans les villes et villages alentours. Les premiers centres de détention et de torture d’Argentine sont construits, comme la tristement célèbre Escuelita de Famailla, qui aurait vu passer près de 2 000 détenus. Alors appelés « Lugar de Reunión de Detenidos », ce sont des sections intégrées aux casernes militaires ou des centres indépendants. Les méthodes pratiquées dans ces camps sont issues des pratiques françaises et étatsuniennes. Sous prétexte de neutraliser la guérilla rurale, de nombreux habitants de la province sont emprisonnés, séquestrés et torturés, parfois fusillés.

Photo : Journal Cronica (contôlé par le gouvernement) "14 guerrilleros sont tués à Tucuman".

 

Le General Antonio Bussi :

A la fin de l’année 1975, le général Antonio D. Bussi remplace Vilas et prend en charge les opérations de Tucumán. De nouveaux camps de concentration sont bâtis sur le modèle de ceux nazis et la répression devient plus forte. Il ordonne à ses troupes de fouiller méticuleusement les 127 hôtels et pensions de San Miguel de Tucumán. Il n’hésite pas non plus à s’en prendre aux soldats récalcitrants, qui s’opposent à ses décisions, en cachant ses actes criminels derrière ceux de l’ERP.

Bussi, soutenu par les riches industriels de canne à sucre et par la bourgeoisie, est alors gouverneur de la région et a donc les plein-pouvoirs. C'est alors que les troupes armées montent dans les montagnes pour anéantir la "Compañía de Monte Ramón Rosa Jiménez", alors affaiblie par les séquestrations et désertions.

Lors de cette opération, l’Armée prépare déjà le coup militaire de Videla du 24 mars 1976, date à partir de laquelle les méthodes de répression illégales expérimentées à Tucuman sont étendues à tout le pays.

Photo : Antonio Bussi (à gauche) à la tête de "l'opération Independance" en 1975. 

 

ERP :

Ejercito Revolucionario del Pueblo :

L’ERP est une guérilla d’influence trotskiste dirigée par Mario Roberto Santucho ayant pour objectif de créer des zones libérées du pouvoir gouvernemental par la lutte armée, puis d’étendre cette influence à l’Argentine, et enfin aux pays voisins. Les actions de l’ERP s’inscrivaient dans un mouvement plus global en Amérique Latine et dans le monde. Crée en 1968 sur décision politique du Parti Révolutionnaire des Travailleurs (PRT) lors de son dernier congrès, ce groupe faisait partie de la Junta de Coordinación Revolucionaria, qui intégrait également le Mouvement de Libération National (Tupamaros) d’Uruguay, le Mouvement au Chili et l’Armée de Libération Nationale (ELN) de Bolivie. En effet, en 1976, les succès de mouvements communistes influencent l’ERP et nourrissent l’idéal révolutionnaire : celui de Fidel Castro 15 ans auparavant, celui de Che Guevara en Bolivie 6 ans auparavant, mais surtout celui du Viêt-Cong au Vietnam.

L’ERP n’était pas une branche armée du PRT mais plutôt une section de lutte populaire. Cependant des conflits internes apparurent rapidement, notamment au cause de la scission entre les dirigeants politiques et ceux militaires. L’ERP militait pour un gouvernement populaire et révolutionnaire, tandis que le PRT vantait le modèle marxiste léniniste et dépendait de la Quatrième Internationale.

L’ERP se finançait en attaquant les banques et en séquestrant des chefs militaires pour obtenir des rançons.  Il s’en prenait également aux casernes militaires afin de s’équiper en armes et munitions. Dans l’optique de séduire la masse populaire, l’ERP réalisait dans les quartiers démunis des distributions de nourriture et vêtements volés.

Dès 1973, l’ERP adopte une organisation d’armée clandestine régulière, avec la création de nouvelles unités dans les villes et les campagnes. Les deux centres majeurs sont Buenos Aires, pour la zone urbaine, et Tucumán, pour celle rurale. La branche influente dans la province de Tucumán s’appelait la "Compañía de Monte Ramón Rosa Jiménez", et c'est contre elle que luttèrent les soldats de l’Opérativo Independencia.

 

L’hymne de l’ERP :

El sonido de las Armas

Por las sendas argentinas
va marchando el ERP
incorporando a sus filas
al pueblo que tiene fe.

Va marchando al combate
en pos de la revolución
que entregue al pueblo el mando
de esta grandiosa nación.

Adelante, compañeros,
adelante sin parar,
que con nuestro pueblo en armas
nada ya nos detendrá.

Va marchando al combate
por el camino del Che
con su bandera en la mano
y sin dejarla caer.

Por la Patria Socialista
como consigna final,
la etapa capitalista
para siempre morirá.

Adelante, compañeros,
hasta vencer o morir
por una Argentina en armas
de cada puño un fusil.

 

Une guerre à Tucumán?

 

Les soldats qui participèrent à "l’Operativo Independencia" réclament désespérément une pension d’anciens combattants. Seulement, accepter d’accorder une telle pension signifie pour le gouvernement de reconnaitre qu’il y a eu une guerre et rouvrir le dossier des centres de détention clandestins.

Une guerre, c'est ce dont parlait l’ERP dans les années 70, et c'est ce que revendiquent les anciens combattants se réunissant dans une vieille bâtisse de Tucumán, aux murs couverts de lettres et témoignages à propos des évènements. D’autres associations, tels que « Reivindicación Histórica y Social », militent depuis des années pour la reconnaissance des actes commis, en vain.

Durant l’Operativo Independencia, aucun réel combat mais deux affrontements mineurs (ceux de Manchalá et San Gabriel), et surtout un climat de peur et des emprisonnements illégaux, qui avaient surtout lieu la nuit, et parfois au domicile des habitants. Il est impossible de connaitre le nombre exact de victimes mais on parle de 2 000 morts et disparus. La majorité des victimes fut les ouvriers des plantations de cannes à sucre, et les étudiants. C'est l’Université de Tucumán qui a enregistré le plus grand nombre de disparus, lors de cette opération qui semble d’avantage avoir eu pour objectif d’éradiquer toute pensée antagoniste à la politique gouvernementale.

Il a fallu attendre 2008 pour que les délits commis à Tucumán lors de l’Operativo Independencia soient punis. Les généraux Bussi et Menendez sont accusés de crimes contre l’humanité, de séquestrations et tortures, et impliqués dans près de 600 affaires similaires.

Photo : Armée argentine dans le "monte tucumano".

 

Le devoir de mémoire et l’identification des corps

 Depuis 2006, l’EAAF (Equipo Argentino de Antropología Forense) sur la demande de la Justice Fédérale de Tucuman, travaille à identifier les restes des corps des disparus de la province. Dans le cimetière nord de Tucuman, une fosse commune compte 55 corps non identifiés. Ce secteur, appelé Cuadro 54, était au début des investigations complètement laissé à l’abandon et couvert d’ordures. L’identification des corps nécessite des besoins importants, notamment en terme de technologies ADN, et sont le résultat d’un partenariat avec des laboratoires nord américains. L’EAAF est intégrée à l’Initiative Latino-Américaine pour l’Identification des Personnes Disparues, qui régie des actions similaires au Pérou et au Guatemala.

Photo : Premier centre clandestin de détention (CCD) d'Argentine installée dans une école en construcion dans le village de Famailla (Province de Tucuman) en 1975.

 

Liens externes :

- Identification de 2 "disparus" à Tucuman. Article du Clarin du 11 décembre 2009.

- L'attaque de la caserne de Azul par le ERP en 1974. Article du Clarin du 18 janvier 2009.

- Vidéo de la condamnation de Bussi. Sur Youtube. Images Tele Noticias

- L'ERP dans le Monte Tucumano. Article du Clarin du 25 juillet 2010.

 

A lire dans le Petit Herge :

- Le Formosa pendant la guerre des Malouines.(Juillet 2010).

- Dictature : Les vols de la mort.(Octobre 2009).

- Le cimetière Darwin, un symbole des Malouines.(Octobre 2009).

- Le Cordobazo de 1969. (Mai 2009).

- Le vice royaume de la Plata en 1809.(Mai 2009).

- Buenos Aires : le métissage à l'époque coloniale.(Mai 2009).

- Buenos Aires en 1750.(Mai 2009).

- Coup d'Etat annoncé du 24 mars 1976.(Mars 2008).

 

 

Partager cet article

Published by Le Petit Hergé - dans 6A - Histoire & Politique
commenter cet article

commentaires

Jean-Pierre 23/10/2011 21:54



Intéressant de rappeler le contexte qui a précédé le coup d'état qui est peu connu, voire caché par les autorités péronistes. La CONADEP a répertorié 7000 disparus avec nom et prénom et 800 morts
par les guerillas.



Jean 07/09/2010 20:54



Cet article est vraiment très intéressant !



Le Petit Hergé 17/09/2010 17:59



On a bien sur tous en tête Cuba, La Bolivie, le sentier lumineux péruvien, les Farc colombiennes. Mais, en
Europe, les guérillas de l’ERP en Argentine ou des tupamaros uruguayens sont totalement ignorées. Les mouvements de gauche (anarchistes, communistes et autres) n’avaient, dans ces pays contrôlés
par l’armé, que le terrorisme pour s’exprimer. Ah ! ces bonnes années de guerre froide !



Se loger à Buenos Aires

 

Vous cherchez à vous loger à Buenos Aires ?

Contactez moi :

petitherge@hotmail.com

Pour Trouver Un Article Dans Le Petit Hergé Argentine

Cours du Peso Argentin

27 juillet 2017

L'Euro est à

↑ 20,50 ARS

L'USD est à

↑ 17,40 ARS