2 juin 2011 4 02 /06 /juin /2011 17:00

Mise à jour : 02 juin 2011. Article écrit par Patrick Viannais. Contact @ : balp16@orange.fr

L'auteur : Martin Kohan :

 

Martín Kohan est né à Buenos Aires en janvier 1967. Il enseigne la littérature à l’Université de Buenos Aires. Il a déjà publié neuf romans (le premier publié en 1993), deux recueils de nouvelles, et trois essais, dont un sur Eva Perón et un autre sur l’écrivain Allemand Walter Benjamin.

Deux de ses romans ont été publiés en français, les deux chez Seuil :

-          17 secondes hors du ring (Segundos afuera)

-          Sciences morales (Ciencias morales)

Le Roman : Ciencias Morales :

Ciencias Morales. (2007 – Editions Anagrama pour l’Espagne – Traduit en français par Gabriel Iaculli pour les éditions Seuil.) Prix Herralde 2007.

 Buenos Aires, 1982 :

 

            L’Argentine qui a gagné la coupe du monde 1978, l’Argentine de Mario Kempes et des généraux est à bout de souffle. La société étouffe sous l’épaisse bâche tissée par six ans de dictature, et, pour reprendre – à peu près –  une formule de l’historien Tulio Halperin Donghi (à propos d’une autre époque, il est vrai), « dérive en suivant un cap imprécis ». En une pathétique tentative pour la remobiliser, les dits généraux, Galtieri en tête, croient pouvoir revenir aux temps glorieux des San Martín et des Belgrano et entreprennent de faire revivre la dernière chose susceptible de colmater les fissures qui s’agrandissent : la fibre nationaliste. Avec la même inconscience, la même bêtise que nos ganaches de 1914, ils lancent leur pays à genoux à la reconquête des Malouines. Pour eux, c’est le début de la fin, mais ils ne le savent pas encore, et l’Argentin de la rue, prompt à manifester « pour la paix et la victoire », non plus.
            María Teresa Cornejo est surveillante au prestigieux Colegio Nacional de Buenos Aires. Elle est jeune – à peine plus de 20 ans – élevée religieusement dans le respect des conventions, de la hiérarchie et du travail bien fait. Sous son œil vigilant, les élèves de la classe de troisième 10 ne sortent pas des clous strictement alignés par un règlement immuable : uniformes impeccables, coupes de cheveux au millimètre, rangs alignés au cordeau, mixité strictement contenue dans les limites d’une décence pudibonde. Le Colegio  Nacional est aux lycéens de bonne famille ce que la caserne est aux militaires : on y défile, on y salue le drapeau, on y chante l’hymne national et, accessoirement, on y reçoit l’instruction des futures élites de la nation.
            María Teresa prend son travail à cœur, cherchant à complaire à son supérieur, le surveillant chef, Monsieur Biasutto, un des ces héros anonymes qui ont participé, à leur niveau, à la glorieuse lutte contre la subversion. Alors, María Teresa surveille, corrige, dénonce. Fait son travail. Méticuleusement. Consciencieusement. Amoureusement. Lorsqu’elle croit sentir, dans le sillage d’un élève qui passe devant elle, une odeur familière, une odeur revenue d’une enfance pas si lointaine, l’odeur du tabac gris de son père, elle se lance alors dans ce qui devient un but et une obsession : prendre en flagrant délit le ou les fumeurs clandestins, et ainsi, se faire valoir de M. Biasutto. Commence alors une longue traque, qui se transforme rapidement pour María Teresa en un besoin vital : tous les jours, elle passe la majeure partie de son temps enfermée dans les toilettes des garçons, dans l’attente de l’hypothétique visite du ou des contrevenants.

L’histoire de María, c’est aussi l’histoire de l’Argentine des gens ordinaires, sous la dictature. Celles de ces petits soldats de la tyrannie, qu’on trouve sous toutes les latitudes et tous les systèmes autoritaires. Respectueux de l’ordre établi, craignant et admirant à la fois l’autorité, cherchant à lui plaire, devançant, inventant même ses désirs, et trouvant dans cette soumission et cette servilité une raison d’exister. Autant de maillons indispensables à la bonne marche de systèmes qui, dès lors que ces fragiles piliers faiblissent, ou décroissent, ne tardent jamais à s’effondrer.

Ciencias morales nous parle de l’oppression la plus cruelle, celle que l’opprimé s’inflige à lui-même, et qui finit par le broyer, inexorablement. Tout comme María Teresa sera broyée, par l’implacable perversité de son tortionnaire consenti, sans le moindre cri de révolte.

Plus qu’un livre sur la dictature, Kohan a voulu, dit-il lui-même dans une interview au journal Clarin, écrire sur « la discipline, la droiture, le devoir et le sens du devoir », et son style, précis, tranchant, rend compte à la perfection de la raideur des âmes et des règlements, et s’harmonise avec un rare talent avec l’ambiance glaciale de cet univers d’ordre et de  soumission. D’évidence, Martin Kohan a atteint son but.

  

Photos : Couvertures des éditions en espagnol et en français. 

Un extrait en espagnol :

Como la conversación los tiene ensimismados, María Teresa y el señor Biasutto al principio no ven el cambio. Hablan sobre las distintas épocas en la vida del país: de los buenos tiempos cuando existía el respeto y la palabra dada tenía un valor, de la época hippie cuando la mugre y la promiscuidad quisieron tomar el mundo, de los años del terrorismo y las bombas puestas en los jardines de infantes. El señor Biasutto tiene más años vividos que María Teresa y por lo tanto también otra sabiduría. Los chicos del presente son más buenos y más dóciles, pero no por eso dejan de estar a merced del daño de las ideas foráneas, o del daño que produce la ebullición hormonal. Aquellos peligros, siendo mayores, eran también más evidentes. Estos otros progresan bajo la forma del trabajo de hormiga y exigen una vigilancia tanto más puntillosa y continua.

- Lea la historia, María Teresa: es de lo más edificante. Cada vez que se gana una guerra, lo que sigue es la persecución de los últimos focos de resistencia del que perdió. Francotiradores, piquetes perdidos, los desesperados. Más se parece a una limpieza que a una batalla; ¡pero cuidado! Todavía forma parte de la guerra.

 

Photo : Du film l'Oeil Invisible de Diego Lerman (2010).

  

Vidéo : Du film l'Oeil Invisible de Diego Lerman (2010).

Le film : L'oeil invisible :

 

Un film a été tiré de ce roman en 2010. Il est sorti en France ces jours-ci. Le titre français est « L’oeil invisible » (Titre original : la mirada invisible). Réalisateur : Diego Lerman. Avec Julieta Zylberberg et Osmar Nuñez. Présenté à Cannes à la quinzaine des réalisateurs.

            S’il est vrai qu’on est parfois déçu, après avoir aimé un livre, par le film qui en est tiré, c’est bien le cas ici. Le réalisateur a pris le parti de se concentrer sur la psychologie trouble du personnage principal, et la problématique de la frustration, surtout sexuelle. La dictature, la guerre des Malouines, la ruine morale d’une société qui forment la toile de fond du roman, ne sont plus qu’un décor lointain, que l’on devine plus qu’on ne le voit réellement, hors des murs d’un lycée qui donne l’impression d’être totalement isolé de la réalité extérieure, bien plus présente dans le roman.

 

Le film est sorti en Argentine le 19 août 2010 et en France le 11 mai 2011.

 

Photo : Diego Lerman sur le tournage de l'Oeil Invisible.

A lire dans le Petit Hergé :

 

- Le cimetière Darwin aux Malouines. (Octobre 2009).

- Le Formosa pendant la guerre des Malouines. (Juillet 2010).

- L'histoire du cinéma argentin. (Juin 2006).

- Le cinéma argentin. (Janvier 2007).

- Pablo Trapero et "Leonera".(Mai 2008).

- Lucrecia Martel et "La Mujer sin cabeza" (Mai 2008).

- L'or en Argentine. (Octobre 2010).

- L'ERP à Tucuman. (Septembre 2010).

 

 

Le tournage de l'Oeil Invisible : En espagnol en 4 parties. 21 mn 43 s.

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