Jeudi 24 mai 2012 4 24 /05 /Mai /2012 16:49

Mise à jour : 24 mai 2012. Article écrit par Patrick Viannais.

nullLe Chanteur de Tango : dans le labyrinthe de Buenos Aires

Le monde entier est au courant : Buenos Aires est le berceau du tango, et les murs de ses bordels, puis de théâtres plus prestigieux, ont résonné des plus belles voix qui ont porté ce genre musical au plus haut de sa popularité. Bien. Mais ce que même les Argentins, même les Portègnes ignorent, c’est que leur bien aimée capitale abrite un chanteur probablement bien plus grand encore que le grandissime Gardel, à la voix, aux accents, au phrasé, au répertoire bien plus purs encore. Un génie totalement méconnu – destin tragiquement banal des génies – dont rares sont ceux qui ont assisté à ses récitals officiels, encore plus rares ceux qui ont su en comprendre la magie. Estéfano Estebán Caccace, né en 1945, n’a pas connu Gardel, mais il a eu toute son enfance de petit garçon malade et trop fragile pour aller à l’école, pour passer ses journées à écouter du tango à la radio, à en recopier les chansons, à se passionner tout particulièrement pour les tangos des origines, au langage abscons et indéchiffrable, mais au son tellement éloquent et beau… Et à admirer le personnage de Gardel, jusqu’à vouloir lui ressembler, au plus près du modèle…

 Photo : L'auteur, Tomás Eloy Martínez.

nullEl Cantor de Tango :

Loin de Buenos Aires, un jeune étudiant américain, Bruno Cadogan étudie les écrits que Borges a consacrés aux origines du tango. Il apprend fortuitement l’existence de ce chanteur mystérieux, et part à sa recherche. Commence alors une folle poursuite à travers la capitale argentine, un long voyage initiatique qui commence dans la rue même où Borges a situé son célèbre « El aleph ». Bon, alors autant prévenir tout de suite : il ne serait pas plus mal de potasser la nouvelle de Georgie Borges en préalable, ça permettra de se promener plus à l’aise dans le roman d’Eloy Martinez. Parce que notre américain, drivé par un mystérieux « Tucumano », atterrit comme par hasard dans une pension qui ressemble furieusement au décor imaginé par Borges, escalier menant à la cave merveilleuse compris. Dès lors, la poursuite du chanteur s’en trouve quelque peu ralentie, menée en parallèle avec la quête de l’improbable Aleph. Le corps et l’âme entre deux mondes. Celui de Borges, intérieur, souterrain et fantastique, et celui de Julio Martel, (pseudo de chanteur d’Estéfano Caccace), extérieur, dans la pleine lumière de la ville et la géométrie de ses rues, en prise avec son Histoire.  Pendant tout un (long) temps, on se demande si Eloy Martinez ne se prendrait pas un peu pour le nouveau Borges. El Alpeh, le remake. On se prend même à s’ennuyer un brin, en se perdant en conjectures : l’auteur n’aurait-il pas oublié son sujet en route ? Oh, hé, où il en est, l’Américain, avec son histoire de chanteur ? (Une bizarrerie, au passage, à propos d’Américain et de chanteur exceptionnel. Le héros s’appelle Cadogan. Rien d’un nom imprononçable pour un gosier hispanique. Pourtant, pas un des Argentins croisés qui ne l’écorche : cogan, cagan (bof), cadon… Visiblement, le peuple qui a enfanté le tango, Anibal Troilo, Piazzolla, Gardel et consorts, n’a aucune oreille. On se pince…)

Photo : "Le chanteur de tango" adaptation française chez Gallimard.

Vidéo : La trajectoire de Tomas Eloy Martinez. 2 mn 49 s.

nullVisite d'une Buenos Aires mystérieuse :

On y revient, au chanteur. Julio Martel, lassé de donner des récitals devant un public qui décidément, n’y comprend rien, ne chante plus que pour un public de hasard, dans des endroits de la ville dont lui seul semble savoir de quels événements tragiques ils ont été le décor. Et l’histoire décolle enfin. Nous voilà lancé dans la visite d’une Buenos Aires mystérieuse, celle de derrière le décor. Avec Cadogan, on déchire le carton pâte des immeubles, on tord le rectiligne des rues, on sent l’air imperceptiblement se troubler au passage des fantômes hantant un bâtiment abandonné, et le poids oppressant du drame dans les pièces vides. On suit Cadogan qui suit Martel qui suit… quoi donc, au fait ? Que cherche le chanteur  dans des lieux aussi divers et différents que le « Palacio de Aguas », avenida Córdoba, les anciens abattoirs de Liniers, une bâtisse délabrée de l’avenue Corrales, le quartier du Parque Chas, où les « rues forment des cercles et où même les taxis se perdent » ? Quels ombres du passé cherche-t-il à retrouver, quels cadavres à exhumer ?

Situant son récit au cœur du chaos de l’année 2001, Eloy Martinez nous promène dans l’histoire argentine contemporaine comme sur une passerelle jetée au-dessus du temps. Julio Martel, vieux chanteur malade à la poursuite d’un passé qu’il voudrait éternellement présent, et Cadogan, l’étudiant  américain,  à la poursuite d’un tango qui disparaît avec ses mythes, lui-même mythe d’un XXème siècle qui n’est déjà plus qu’un souvenir. L’aleph dont on veut croire qu’il existe bien quelque part dans le dédale des rues de Buenos Aires, capitale de toutes les douleurs, où courent le long des murs des silhouettes évanescentes, fantômes d’hier ou vivants d’aujourd’hui.

Photo : Julio Martel.

nullL’auteur : Tomás Eloy Martínez .

Il est né en 1934, à Tucuman, dans l’ouest de l’Argentine. Après des études de littérature, il a commencé sa carrière comme journaliste, critique de cinéma dans le quotidien La Nación à la fin des années cinquante, puis rédacteur en chef de la revue hebdomadaire Primera Plana dans les années soixante. Il a également dirigé un temps l’hebdomadaire Panorama, au début des années soixante-dix.  (Il est à noter qu’un autre illustre écrivain-journaliste Argentin a travaillé aussi dans ces deux dernières revues, à la même époque : Rodolfo Walsh).
Entre 1975 et 1983, pendant la dictature, il s’exile  au Venezuela, où il continue son métier de journaliste dans des publications locales. Après son retour, il a travaillé dans de multiples journaux argentins et étrangers, notamment  La Nación, Pagina/12 et El País. En 2008, ce dernier, quotidien espagnol, lui a décerné le prix Ortega y Gasset du journalisme, pour l’ensemble de sa carrière.
Il a également fait partie du comité fondateur de la « Fundación para un Nuevo Periodismo Iberoamericano » (Fondation pour un nouveau journalisme hispano-américain) créée en 1994 en Colombie par Gabriel Garcia Marquez. Il a notamment été chargé d’en établir les objectifs pédagogiques.
Tomás Eloy Martínez est décédé le 31 janvier 2010.

Il existe à Buenos Aires depuis le 27 avril 2011, une fondation Tomas Eloy Martinez dirigée par son fils dans le quartier de Boedo, sur Carlos Calvo 4319. Lire sur : http://blog.eternacadencia.com.ar/archives/2011/13332#more-13332

Photo : Caricature de Tomas Eloy Martinez par Cesar Carrizo.(Cliquez pour agrandir)

Vidéo : Présentation du livre Chanteur de tango par Tomas Eloy Martinez. Entretien realisé par Silvia Lemus. Emission "Tratos y retratos" en 2004. (Canal 22 Mexico).

nullPrincipales oeuvres traduites : 

Le chanteur de tango :

Gallimard - 2006
Traduction Vincent Raynaud     

Edition en espagnol :  El cantor de tango - Planeta Espagne, 2004, 251p.

On trouve aussi l'adaptation française en livre de poche sorti chez Folio le 19 janvier 2006.

 Le roman de Perón (La Novela de Perón,1985, Robert Laffont 1999), autour du retour de J.D. Perón en 1973.
Santa Evita (1995, Robert Laffont 1999), œuvre argentine la plus traduite de tous les temps, selon la revue « Tiempo argentino », incroyable roman du non moins incroyable périple du cadavre d’Eva Peron, escamoté par les nouveaux dictateurs de la dite « Révolution libératrice » de 1955, et dont Eloy Martínez a pu faire parler le « transporteur ».
(http://www.literatura.org/TEMartinez/Santa_Evita.html)
Orgueil (El vuelo de la reina, 2002, prix Alfaguara, Robert Laffont 2004)

Le purgatoire (Purgatorio, 2008, Gallimard 2011) sur les disparus et les crimes de la dictature.

Des résumés en espagnol ici :

http://www.americas-fr.com/es/literatura/libros-eloy-martinez.html

A lire aussi :

Article de Carlos Fuentes dans La Nación après son décès

http://www.lanacion.com.ar/1228612-tomas-eloy-fue-el-escritor-que-nos-acerco-a-la-verdad

 

Site de la Fondation pour un nouveau journalisme hispano-américain :

http://www.fnpi.org/

Photos : Tomás Eloy Martínez a été traduit dans les principales langues européennes. Ci dessus le danseur de tango adapté en allemand. Ci dessous en turc, en portugais et en russe.

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A lire aussi dans le Petit Hergé :

Ciencias Morales ou l'oeil invisible- Martin Kohan, L'Oeil invisible : María Teresa Cornejo est surveillante au prestigieux Colegio Nacional de Buenos Aires. Elle est jeune – à peine plus de 20 ans – élevée religieusement dans le respect des conventions, de la hiérarchie et du travail bien fait. Sous son œil vigilant, les élèves de la classe de troisième 10 ne sortent pas des clous strictement alignés par un règlement immuable : uniformes impeccables, coupes de cheveux au millimètre, rangs alignés au cordeau, mixité strictement contenue dans les limites d’une décence pudibonde...

 

Andres Neuman : Le voyageur du siècle- Andres Neuman, Le voyageur du siècle : « Une auto fiction généalogique », voilà comment on pourrait qualifier la passionnante saga familiale que nous conte Andrés Neuman. Deux tendresses s’y croisent constamment : celle qu’il éprouve pour sa famille, et celle qu’il ressent, profondément, pour son pays natal. Neuman retrace deux histoires à la fois parallèles et croisées : celle des hommes et celle d’un siècle. Les hommes – et les femmes, car A. Neuman parle beaucoup des femmes – ce sont ces émigrés, Espagnols, Polonais, Russes, Lituaniens, et même Français, qui ont fui l’Europe pour se lancer dans l’aventure de la construction d’une nouvelle nation, et plus, d’une nouvelle patrie...

Quino, papa de Mafalda - Quino, papa de Mafalda : Buenos Aires regorge dans ces années 50 de revues hebdomadaires de tout type, et il est habituel, de trouver en « contratapa », ou en avant dernière page, une rubrique consacrée aux « tiradas », petites histoires dessinées en 4 ou 5 cases. Jamais sérieux, quelque fois vulgaires, ou sans humour, mais les quotidiens et hebdos ont l’habitude de les publier, car le porteño en est friant. Ca se bouscule donc au portillons de chaque rédaction, c’est une nuée de jeunes dessinateurs se trouvant tous spirituels et artistes qui essayent en permanence de montrer leurs dessins avec la ferme illusion de pouvoir décrocher un contrat qui pourraient faire parler d’eux (et bien souvent remplir leurs assiettes). Quino fait partie de ces dizaines « d’artistes »...

Tucuman pleure la mort d'Antonio Bussi- Tucuman peure la mort d'Antonio Bussi : Près de 8 ans après avoir passé sa détention à domicile, Antonio Domingo Bussi s’est éteint le 24 Novembre 2011 dans la clinique de cardiologie de San Miguel de Tucuman. Cet ancien général de l’armée argentine, ayant été deux fois gouverneur de la province de Tucuman, est surtout très connu pour son implication dans la dite « guerre sale ». Il est tout autant mêlé à de nombreuses disparitions et meurtres qu’à la direction même de nombreux camps de détention clandestins ou disparurent des centaines de personnes dans le nord-ouest argentin au milieu des années 70...

Par Le Petit Hergé - Publié dans : 06 - Culture - Communauté : Argentine pour tous !
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